Pendez-les haut et court

- D’où vient l’idée de ce livre? Quel est son but?

Arnaud Sagnard : L’idée provient d’une dizaine d’années passées à fréquenter ce milieu et de ne jamais rien lire, hormis dans Technikart avec les articles de Patrick Williams, de précis et lucide sur celui-ci. La fascination qu’il exerce à l’extérieur et les louanges permanentes qu’il génère sont totalement injustifiées. A l’intérieur, en exerçant un simple regard journalistique dessus, on voit toutes les failles du bâtiment et on se rend compte que ce n’est qu’une façade. Beaucoup le savent mais se taisent car chacun en est dépendant. Le but du livre est de décrire ce qu’il y a derrière la façade et surtout de faire comprendre que ce qu’il s’y passe est en train de se diffuser partout.

- Tu dresses un portrait terrible de la nuit parisienne. Quelles ont été les réactions de ses acteurs à sa lecture ?

AS : Certains me donnent raison mais en précisant que, eux, ne sont pas comme ça. On veut bien admettre que le milieu est tyrannique mais pas qu’on est un des acteurs de cette culture de l’exclusion. D’autres pensent que j’ai tort, que j’exagère. Il y a de tout, certains me méprisent, j’ai vu passer des sms menaçants, d’autres de félicitations, une menace de dépôt de plainte en justice, une interview décommandée sous pression.

- N’as-tu pas peur qu’il ne fonctionne que comme une somme d’anecdotes plus que comme une étude sociologique ?


AS :
Non, car chaque chapitre est articulé autour d’un reportage en situation (entrée d’un club, concert privé, vernissage, soirée avec les baby rockers…) puis une analyse de ce que cela signifie. Il y a des anecdotes mais aussi une analyse du design comme environnement sécuritaire, la nuit comme un milieu consanguin, le business, la culture du vide…


- Penses-tu que ton propos puisse dépasser le cercle des initiés, c’est-à-dire les branchés parisiens qui vont juste chercher dans ton livre s’ils sont cités ?

AS : Bien entendu, les branchés vont d’abord lire la page où je parle d’eux, c’est pour cela que j’ai mis la liste des noms cités à la fin du livre, c’est l’hameçon. J’espère néanmoins que certains passeront outre la galerie de portraits pour lire les dix autres chapitres. C’est là où il y a les informations sur eux et leur environnement. J’espère que les autres vont le lire, c’est à eux que le livre est destiné. J’aimerais savoir ce qu’en pense le lecteur lambda qui se fout du name-dropping mais qui se demande pourquoi son café préféré est maintenant tout violet et qui a envie de savoir à quoi va ressembler la société dans dix ans.

- Penses-tu que l’histoire des branchés en France a eu un début et une fin? Si oui, quelles sont pour toi les balises de cette histoire ?

AS : Si le mot apparaît tardivement au XXe siècle, le phénomène est plus vaste, certains y voient même un germe dans la société des « Merveilleux » à la cour. A mon sens, pour comprendre l’évolution des branchés en France, il faut d’abord s’intéresser aux étrangers : les premiers jazzmen, leurs fans blancs, les hipsters… Arbitrairement, on peut dire que le début se situe à cette période, début XXe, quand des Blancs se mettent à fréquenter la nuit des Noirs, quand des lieux réunissent homos et hétéros, quand les surréalistes font scandale. C’est, d’ailleurs, en partie la théorie de Norman Mailer dans son essai White Negro. En revanche, je crois que le phénomène n’est pas fini. Sous prétexte que tout le monde a accès à Facebook et Myspace, tout le monde serait branché. Au contraire, plus l’info se diffuse, plus les branchés doivent se renforcer, être pointus, donc plus ils se branchent entre eux, en circuit fermé.

- Quels sont, pour toi, les différences entre les branchés et la hype, si il y en a ?

AS : J’en vois plusieurs. A l’origine, le branché était désigné comme tel par les non-branchés, la majorité. La hype, elle, se définit elle-même comme hype, on passe ainsi d’un individu branché à un groupe qui s’approprie le processus de qualification. Les branchés diffèrent de la hype, un petit cercle qui s’est créé en son sein. La hype en tant qu’avant-garde sert de modèle aux branchés. Elle est plus informée et plus dure.

- A quel moment, selon toi, le branché qui fonctionnait comme un passeur, est devenu un simple instrument de marketing?

AS : Le glissement s’est fait progressivement. Dans les années 80, le branché est plus jouisseur que passeur, dans les années 90, le branché Nova mélange les genres et diffuse hip hop, world music et house, le branché Technikart s’incruste et critique plus qu’il ne transmet et aujourd’hui, les branchés ferment définitivement la porte. Ils sont plus qu‘un instrument du marketing qui les drague pour refourguer au grand public de nouveaux produits. Ça, c’était l’avant-dernière étape. Aujourd’hui, nous sommes passés au branché devenu lui-même un outil marketing. C’est un homme-marchandise composé de couches de nouveautés achetées chez Colette et copiées sur les facehunters, qui passe son temps à se vendre.

- Ne penses tu pas que l’idée de l’entrisme était finalement un piège ?

AS :
Je ne crois pas. Il faut entrer pour savoir ce qu’il s’y passe, pour savoir si on aime ou pas, pour claquer la porte ou pour l’ouvrir aux autres. Le piège, c’est de rester à l’intérieur et de ne rien dire, de faire comme si tout y était bien. Alors, on comprend même plus son propre environnement ni ce qu’il se passe à l’extérieur.

- Quelle est l’importance des médias dans cette histoire ? Tu n’es pas tendre avec tes anciens employeurs…

AS : Très importante. Malgré la puissance d’internet, le maillon central du cycle de la hype, ce sont encore les médias branchés. Nous nous en servons comme source alors qu’eux s’abreuvent aux concepts stores, marques, copains… qui au final remplacent pour nous l’underground. La presse généraliste tente de rattraper les tendances et diffuse aussi l’information. Les médias sont accros à la branchitude, ils ne peuvent ni s’en passer ni en dire du mal. Cette semaine, il y a dans ELLE un article sur la polémique générée par le livre et à côté un article à la gloire de Pedro Winter et un autre sur les vélos hype. ParisObs m’interviewe après une double page titrée « Les branchés sont sympas » et un papier sur la soirée de démolition du Royal Monceau où le burin sera confié à … des branchés. On n’y échappe pas. C’est vrai, je tape sur la presse branchée et un ancien employeur, Technikart. Mais je salue l’importance de ce magazine sans qui on ne peut comprendre la société des dix dernières années tout en regrettant son manque de professionnalisme. C’est précisément parce que ces mecs sont très doués qu’on doit être exigeants avec eux. Ceux sur lequel je tape le plus sont ceux que je lis assidûment.

- Y a-t-il une légitimité pour la presse écrite à défendre des artistes alors que la plupart le sont par ce qu’il y a de l’argent à la clef (pub, partenariat, affichage) ? Tu parles de ce problème dans ton livre, penses-tu que cela soit un tabou, aujourd’hui?

AS : Oui, parce que le métier de journaliste consiste justement à faire la part des choses entre ce qu’on croit être de qualité et ce dont on parle pour des raisons économiques. Le lecteur n’est pas dupe de toute façon. Le premier canard qui osera descendre en flammes les artistes qu’il estime mauvais fera fuir certains annonceurs, maisons de disques… mais il attirera les lecteurs lassés des robinets d’eau tiède et donc à terme les annonceurs. La relation presse/annonceurs/partenaires est en effet un gros tabou.

- Dans ton livre tu glorifies l’underground, vecteur de culture, en opposition à la hype, vecteur de vide. Ne penses-tu pas que l’Underground est aujourd’hui plus que jamais une utopie?

AS : Je ne crois pas. On s’en est coupé donc on croit qu’il n’existe plus. Il faut simplement aller le chercher, ce dont nous avons perdu l’habitude puisqu’on reçoit tout : disques, invits… C’est pas un hasard si les branchés ont mis 7 ans à découvrir la tecktonik. Aujourd’hui, ça peut être de la drone music, des mecs qui font du reggaethon en français, les revues, le mash up manga/jazz, que sais-je…

- On a l’impression à te lire que la hype est finalement responsable en s’étant laissée manipuler par le marketing, du grand vide idéologique dans lequel on vit.

AS : C’est la première responsable car la hype était la mieux armée pour y résister. Elle a derrière elle un siècle d’esprit critique, d’anticonformisme, elle est cultivée et a l’habitude de décrypter les codes. Au final, elle tombe la première dans le panneau et devient elle-même un puissant outil marketing. En cela, la hype qui croit être le parangon de la différenciation ne se distingue pas du beauf devant un show de télé-réalité.

- Vit-on aujourd’hui dans un système Warholien où les individus et les œuvres artistiques sont équivalents, interchangeables, jetables ?

AS : Je ne sais pas, le temps fera peut-être le tri. L’instantanéité par définition ne dure pas, elle accumule mais il est difficile à croire qu’on reste amnésique. Pour preuve, la fascination qu’a chaque génération pour les artistes de son adolescence, les sixties et les seventies pour les plus vieux, les 90s pour les trentenaires comme moi et déjà, la nostalgie des années 80 qui transpire partout aujourd’hui.

- On a l’impression depuis quelques années que la nouvelle génération de la hype est complètement décomplexée vis-à-vis de la surconsommation, que l’idée du marketing est complètement assimilée, alors qu’elle représentait le mal, pour ses aînés. Qu’en penses-tu ?

AS : Cette génération en donne en tout cas l’impression. Elle semble vivre dans une horizontalité où il n’y a plus besoin de creuser mais de simplement choisir, où le produit compte plus que le processus qui le fait advenir : rechercher un disque pendant cinq ans équivaut à recevoir sans le demander le même mp3 fourni par une marque qui veut toucher une niche. Seulement, c’est ce que, nous trentenaires, en retenons aujourd’hui. On ne voit peut-être que le haut de l’iceberg. Les trentenaires qui observaient mes semblables il y a quinze ans, je suis pas sûr qu’ils comprenaient ce qu’on faisait quand ils nous voyaient fouiller comme des malades les bacs à disque.

- Comment s’en sortir ?

AS : Personnellement, je n’ai pas l’intention d’aller à la campagne et de leur laisser nos villes. L’idée, c’est de démythifier ce milieu et de montrer à ses tauliers qu’il y a autre chose. Ce sont eux qui s’enferment, nous avons l’avantage de connaître ce qu’il se passe dans ces cercles et surtout à l’extérieur. La formule a l’air con mais je crois à l’altérité. Les branchés l’ont effacée, à nous de la cultiver.

Arnaud Sagnard « Vous êtes sur la liste ? Enquète sur la tyrannie des branchés », Editions du moment

  1. Et bien le Sagnard s’exprime mieux à l’écrit qu’à l’oral. Face à Wizman à Ce soir ou jamais il n’en menait vraiment pas large. J’ai le sentiment qu’il y a beaucoup d’aigreur sous le vernis d’une pseudo enquête intello/journalistique qui se résume à la vacuité du name dropping.

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  2. Je trouve lamentable de votre part d’accorder le moindre intérêt à un tel produit marketing. J’ai vu l’auteur, enfermé dans ses théories fumeuses, incapable de se défendre devant les gens qu’il attaque (cf “Ce soir ou jamais”), et son propos était décousu au possible. Tout cela est très Technikart, en fait.
    Beaucoup de gueule, pas une once d’intellignece!

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  3. ce pertinent ouvrage aura sans doute un effet bénéfique : olympia le tan, fafi et ora ito auront ouvert au moins un bouquin cette année !

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  4. “les bouquins, ça craint” Busy P.

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  5. Moi perso, je ne peux qu’être d’accord avec Arnaud puisqu’il tout ce qu’il dit je l’ai vécu ou on me l’a raconté, so…

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  6. le fait qu’arnaud sagnard ne soit pas à l’aise à la télévision n’enlève rien à la clairvoyance de son livre. quelqu’un ose enfin parler de la vacuité de l’époque et ça fait du bien. une petite réserve cependant : où est le pulp dans ce livre ? ce club fut un des derniers soubressaut de la génération des branchés “passeurs”, un des derniers clubs parisien branché mais pas superficiel (en tout cas au début)… et puis uffie va peut être aussi ouvrir un livre cette année et ça, c’est une bonne nouvelle.

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  7. entièrement d’accord avec Marie, la fermeture du Pulp a signé l’arret de mort d’une branchitude curieuse des autres: les pédés, les bi, les lesbiennes, les noirs, les arabes, les pauvres, les travelos, les moches y faisaient la fête ensemble. Je me souviens d’y avoir vu un vendeur de roses danser sur du Aphex Twin.

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  8. J’ai eu l’occasion de bosser avec Arnaud S. Pas un modèle de rigueur et de professionnalisme.
    Tout ça, c’est du branlotin, petit monde crotteux qui se croit le nombril du monde. Et que ça s’écoute, se met au-dessus de la mêlée pour faire genre “la hype, je connais et je peux en parler”, alors qu’au fond à 17 ans, tous mes mecs s’habillaient en Célio et vivaient dans des villes de merde. Je préfère papoter avec un éleveur de chèvre des Pyrénées qui ne se prend pour personne.

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  9. je pense que au dela de la vacuité ou du vide qui règne dans certaines soirées (pourquoi faire la fête au juste ? que célébre t’on tout les soirs…?) la vérité est bien plus simple, le monde de la branchitude et la hype tournent autour de quelques people , eux sont conviés a toutes les ceremonies d’ouverture et les opening events, le reste est la pour voir et se faire voir en compagnie de certaines personnes

    ce qu’il y a ces années c’est que la dictature du IN ne marche plus , la disparition de l’underground , des squats , des freeparty , tout ça n’a fait qu’aplanir…et puis au final aujourd’hui avec une petite recherche sur le web, un peu de jugeote n’importe qui peu se retrouver sur la liste, du baron a nokya trend lab…

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  10. Mouais. La branlette sur le pulp que je lis en commentaire me fait marrer; A l’époque du Pulp, les mêmes critiques de l’anti hype revenaient. Aujourd’hui, c’est passé au statut de culte.
    Dans quelques annèes il y aura une autre hype qui se fera conspué et cette hype d’aujourd’hui deviendra culte.

    Un éternel recommencement : La branchitude d’hier a l’air toujours mieux que la branchitude d’aujourd’hui. Mais c’est faux.

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  11. +1 pour le Pulp où je me souviens quant à moi avoir vu danser un aveugle; “où est le Pulp dans ce livre?” : la hype détestant la musique, quoiqu’elle en dise, c’est plutôt normal qu’il ne soit guère mentionné , comme, les Toxic , “the best parties where we ‘ve been in Paris” (AF), où comme au Pulp, quand même, on venait se souler pour la musique, pas pour la liste. C’est un peu triste de le rappeler ici et maintenant, mais ça s’est vraiment inversé dans les petits clubs hype d’après…

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  12. P’tain, il y avait des aveugles et des vendeurs de roses qui dansaient au Pulp alors que moi, je me suis fait refouler ?? Scandaleux !

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  13. comment on fait pour être dans le volume 2?

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  14. 1965 Londres le marquee
    1968 détroit the stooges /MC5
    1976 Londres chez louise (le punk anglais
    1979 news York le hip hop et le mud club
    1985 Music box Chicago /Hacienda Manchester /paradise garage NY
    2008 Paris et la politique du vide des bobos libéraux.
    Wizman ,winter, winner complète la liste

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  15. Un bouquin qui vend de la hype en disant que la hype est devenue commerciale. En meme temps, heureusement que des vrais journalistes de terrain dénonce ces scandales atroces et inconnus : le milieu de la nuit ne serait tourné que vers l’argent et le pouvoir… Y aura-t-il quelqu’un pour croire ça ? Il est pourtant clair que la nuit parisienne, c’est avant tout le désintéressement, l’humilité et bien sûr des partis pris artistiques. J’espère que les milieux de la musique, du cinéma ou de la mode ne sont pas aussi corrompus. Pitié M. Sagnard, ne m’otez pas toutes mes illusions.

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  16. Lu sur le blog des fluokids:
    “Une fois j’ai mangé un Whooper en compagnie de Don Rimini, je n’ai pas finis mes frites”
    miam miam du caca:
    http://www.fluokids.blogspot.com/

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  17. “son café préféré est maintenant tout violet”

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  18. Merci A L A I N F I N K I E L K R A U T R O C K de soutenir cet ouvrage…

    BESTER LANGS aussi_

    “J’écris ce livre pour me faire virer”, souffle Octave Parangon à son auteur, première ligne premier paragraphe de 99 francs. Nous sommes alors en 2000, et Beigbeder ne porte pas encore la barbe, Wizman ne cachetonne pas encore plusieurs milliers d’euros le DjSet, Baer pas encore devenu la caution cinématographique qui pourrait donner envie aux publicitaires de lui faire bouffer des yaourts pour la ménagère en prime.
    “J’écris ce livre pour me faire débrancher” lui répond Sagnard, dans son pavé qui sort ces jours-ci, qui fustige ces mêmes branchés sur la chaise électrique. Quelques tentatives de procès plus loin, alors que le recueil anti-fashionista fait grand bruit dans le tout-petit-Paris, que reste-t-il foncièrement des branchés, de leurs quêtes initiales, de leurs rêves et leurs méthodes de survie ?

    la suite_

    http://www.gonzai.com/arnaud-sagnard-enquete-sur-la-tyrannie-des-branches/

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