Vincent Bernière « Shoot Again »

« Shoot Again » décrit une période précise de ton existence, tes années de défonce ado, sans donner d’explications ni de solutions, à cette situation. Est ce une manière de dire que chaque expérience est unique?
Vincent Bernière : Bien sûr, chaque expérience est unique. Sans vouloir plagier Hendrix, la drogue est une expérience individuelle, de même que la vie sans drogue. Cette dernière est d’ailleurs bien plus riche et intéressante que la drogue elle-même. C’est une révélation, certes, et j’étais loin de m’imaginer que ça allait être le cas pour moi lorsque j’étais accro, dans les 36e dessous, à l’époque j’étais un junkie damné, condamné à prendre des drogues toute sa vie. Décrire la drogue et les sensations qu’elle procure, c’est impossible. Dès que je lis une description émotionnelle ou que j’entends quelqu’un en parler, je trouve ça toujours raté. Reste le détail biologique, intéressant, clinique, mais fort peu littéraire. Et puis l’époque et le contexte. C’est d’ailleurs ce que je préfère, dans mon histoire : l’adolescence, les fringues, la musique, les filles et les copains. La drogue, c’est assez répétitif, peu romanesque – dans mon cas –, et pas très aventureux, finalement. Relativement banal, en somme. Ce que chante Olive, avec Lili Drop, « Toi banal, toi pas original », s’est finalement retourné contre nous. Lui en est mort. Moi pas. En fait, je suis un super original. Tu n’as jamais vu un type aussi clean que moi. À part mon copain Bruno Blum.

Rétrospectivement, d’où venait selon toi ton addiction à l’alcool et aux drogues ?
VB : L’explication, c’est qu’il n’y en a pas. Encore une fois, je parle pour moi, mais c’est un sujet qui ne m’intéresse pas vraiment. Évidemment, j’y ai pensé, réfléchi. Et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas de règle. Je n’ai pas eu d’enfance malheureuse, mes parents étaient plutôt sympas, mon père un peu rigide, etc. Je n’ai pas connu de traumatisme majeur. N’empêche, à chaque fois que je cherche à définir mon profil type de toxico, je trouve un contre-exemple, donc ça marche pas. Écorché vif ? Pfff. Tous les gens sensibles ne finissent pas une pompe dans le bras…

Comment t’en es-tu sorti ?
VB : J’ai rencontré – par hasard – une association d’anciens toxicomanes qui pratiquent l’auto-support et l’abstinence totale de drogues (alcool et médicaments psychotropes compris). Une association née en Californie dans les années 1950 et qui compte aujourd’hui des centaines de milliers de membres dans le monde. Voilà, c’est comme ça que je m’en suis sorti. Grâce aux autres, à mes frères humains. Aujourd’hui, douze ans après, je fréquente toujours cette association, de façon à en aider d’autres à s’en sortir et aussi pour me souvenir d’où je viens. De l’enfer sur terre. Un enfer que j’avais moi-même créé de toutes pièces. Je ne dois pas l’oublier, au cas où il me prendrait l’envie de plonger à nouveau dans la boue. Parfois, ça m’aide aussi à relativiser mes petits malheurs.

Malgré que tu sois aujourd’hui clean, est ce que la fascination pour la drogue reste intacte ? On a l’impression que tu n’en as pas fini avec cette histoire…
VB : Non, plus aucune fascination. Franchement, j’en ai fait le tour, cela dit sans prétention puisque je trouve parfois que j’ai pas été si loin que ça (ce qui n’est pas forcément inexact). Mais je me suis construit là-dessus. Sans drogue, pas de Vincent Bernière écrivain, voyageur, curieux de tout. Mais avec drogue non plus. Je vis donc sur le fil du rasoir, sans savoir avec certitude si je m’éloigne de mon dernier shoot ou si je me rapproche du prochain. Enfin, ma conviction intime reste que je ne consommerai plus jamais de drogue jusqu’à ma mort. Et c’est cette abstinence qui me construit. Je vis par défaut. J’aurai dû crever à 25 ans dans une sanisette et tout le reste, c’est du bonus. Qu’adviendrait-il si, un jour, je m’enfilait un whisky sec ? Aucune idée, je n’ai jamais essayé. Mais j’en connais qui ne sont plus là pour le dire.

L’univers de la drogue est intimement lié dans ton livre à celui de la musique. Le rock a toujours véhiculé une vision fantasmatique et romantique de la drogue. Comment analyses tu cette relation ?
VB : Oui, comme tu dis, une vision fantasmatique et romantique. Si tu veux mon avis, Elvis Presley était un pauvre type, Miles Davis, Serge Gainsbourg, Jimmy Morrison ou Topper Headon de pauvres hères totalement dépassés par les événements. Tous les matins, ils se chiaient dessus avant de s’enfiler leur première drogue. Il y a des camés partout, depuis ta boulangère qui s’envoie une boîte de Néocodion pour l’aider à se faire moins chier derrière son comptoir jusqu’à Dave Gahan qui fut le roi de la nuit dans toutes les capitales d’Europe ou Depeche Mode passait. Bon, il y a tout de même une raison historique. L’épidémie d’héroïne en Occident correspond à l’avènement du rock au milieu des 60s. Mais aujourd’hui qu’on baise tous avec des capotes et que 120 000 toxicos sont substitués en France, regarde ce qui se passe : les Naast (désolé les gars).

Peut-on vivre l’expérience de la drogue par procuration, par l’intermédiaire de la musique ?
VB : Je crois pas. La seule procuration admise, c’est la relation amoureuse. Sortir avec un toxico, alors là oui, bonjour l’enfer. Mais il y a des filles qui aiment ça.

Est ce que les drogues ont intensifié ta relation à la musique ? Où est-ce un leurre ? Certains morceaux que tu adorais défoncé ont dû t’apparaître nul, une fois sobre, non ?
VB : Je crois que oui, en effet, les drogues donnent un certain piment à la vie (au début) et donc forcement à la musique. Cela dit, c’est vrai qu’une fois que j’ai arrêté, par exemple, je n’ai plus jamais écouté les Residents ou d’autres groupes un peu potaches, dans l’esprit. Et puis, il y a vraiment des groupes qui ne passent plus la rampe, Bauhaus par exemple. Impossible de réécouter Bauhaus aujourd’hui, mais Love and Rockets alors là pardon ! Bon, pour rester clean il faut changer pas mal de truc dans sa vie et c’est vrai qu’au début, j’ai pu penser que jamais plus j’écouterai Devo ou Joy Division. Et bien non. En plus, comme tu le sais, la musique est un formidable véhicule spatio-temporel. Pour revivre mon adolescence perdue, j’ai deux solutions : fumer un joint de skunk ou écouter Winston Tong entonner Reports From the Heart. J’ai choisi la deuxième.

Dans ton livre, tu parles d’une compilation miraculeuse home made que tu écoutais en permanence et que tu as perdu. Te rappelles-tu du tracklisting ?
VB : En fait, je me souviens très bien des deux premiers morceaux, Ninotchka de Tuxedomoon (extrait de la musique d’un ballet de Béjart) et The Sky’s Gone Out de Bauhaus. Dans le livre, je parle d’autres titres, parce qu’on voulait sortir un disque avec mon éditeur Jacques Binsztok et puis finalement on l’a pas fait, parce Jacques avait peur que ça fasse gadget (il avait pas tort). Donc j’ai fait un tracklisting de ce que pouvait être, aujourd’hui, ma cassette préférée de ces années-là. La voici, en exclusivité pour Alain Finkielkrautrock :

Meccano, Note of a Stroll in Spring, extrait de l’album Mecano, Mad 1005
Polyphonic Size, Zaz, extrait de l’album Polyphonic Size, Sandwich Records licenced by New Rose (produit par JJ Burnel)
Ochestre Rouge, Crows, extrait de l’album the Yellow Laughter, RCA
Clair Obscur, Tzarin, VISA
Des Airs, le Renard argenté, extrait de l’album Lunga Notte, Crammed
Piscine et Charles, Empire, sur Death Leaves With An Echoe, compilation Disques du Crépuscule
Joy Division, Incubation, extrait d’un Felxi, puis sur Substance, Factory
Fred Frith, Speechless, extrait de Spechless, Ralph Records
Wall of Voodoo, Lost Week End, extrait de l’album Call of the West, IRS
Tones On Tail, Performance, extrait de l’album Tones on Tail, Beggar’s Banquet
Honeymoon Killers, Decollage, extrait de l’album The Honeymoon Killers, Crammed
Marc Seberg, Sylvie, extrait de l’album 83, Virgin
Lilli Drop, Foutoir, extrait de l’album Monde Animal, Arabella
Elli et Jacno, Nos allures sages, extrait de l’album Tout Vas Sauter, Vogue
Winston Tong, Reports from the Heart, extrait de l’album Theoretically Chinese, réédition les Temps modernes
Tuxedomoon, No Tears, extrait du maxi, Crammed
Minimal Compact, Fatapolis, extrait de Made to Measure vol. 10, Crammed
Etron Fou Leloublan, Blanc, extrait de l’album les Poumons gonflés, réédition CD Musea
Octobre, Nastassja, extrait de l’album Next Year in Asia, Pathe Marconi EMI
Karl Biscuit, les mêmes histoires, extrait de l’album Regrets Eternels, Crammed
Durutti Column, sketch For Summer, extrait de l’album The Return of The Durutti column, Factory
Legendary Pink Dots, Lisa’s Party, extrait de l’album Curse, The Terminal Kaleidoscope, manufactured and distributed by Pias
Sapho, New York Lodz, extrait de l’album Passage d’enfer
Mary Goes Round, Mary’s Garden, extrait de l’album 70 sun in the sly, Arty

Tu as dans ton livre un rapport quasi obsessionnel à la musique. Etait-ce dû aux drogues ou as-tu toujours été comme ça ?
VB : Je suis toujours comme ça, et pas seulement avec la musique.

Tu étais un vrai fan de new wave et de cold wave, tu écoutes quoi aujourd’hui ?
VB : J’écoute toujours la musique de ma jeunesse en me demandant si je ressemble à ce pote d’un de mes oncles qui me paraissait totalement ringard à l’époque, à écouter les Beatles et Grateful Dead. Et puis Stravinsky, dont je suis à peut prêt dingue. Sinon, j’ai pas mal écouté les groupes du label Warp, du post rock type Slint, Tortoise et Trans Am. Le dernier truc que j’ai acheté c’est Idolatry, un CD en solo de Peter Principle, le bassiste de Tuxedomoon, très bon disque athmosphérique, à la fois complexe et décomplexé. Désolé, mais ces groupes qui se ressemblent tous ne m’intéressent pas du tout. Quand je vois à la télé Emmanuelle Seigner singer Nico avec des types looké CBGB qui portent la guitare basse j’ai juste envie de réécouter Waiting For My Man (oups, un titre référence…).

Est ce qu’écrire « Shoot Again » t’a permis de retrouver ta cassette miraculeuse ?
VB : Figure toi que lors de l’une de mes dernières beuveries, j’ai égaré un petit sac de voyage qui contenait une cinquantaine de mes disques préférés. Depuis, j’ai tout racheté, bien sûr, et même au dela. La cassette, je la retrouvera jamais, je crois. Dans le livre, j’écris que c’est une cassette Agfa, tandis que c’était une TDK. Tout le monde a jetté ses cassettes à la poubelle, désormais. Mais c’est vrai que, sur mon Ipod, j’ai une liste de lecture Shoot Again, la vraie celle-là. Pour l’insant, elle ne comporte qu’une dizaine de titres. Mais je peux pas te dire lesquels, c’est un secret…

Vincent Bernière « Shoot Again », éditions Panama.

  1. Tones on tails, everything 1984,movement of fear. J’aime quand ça parle comme ça. Vrai. Vous écoutez de la bonne zic les mecs et les filles surtout. Putain ça pète la joie! Moi je n’aime que mon chat.Bises.

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  2. la cassette miraculeuse de vincent est dans l’Opéra des Dieux :

    http://www.operadesdieux.fr

    téléchargeable en mp3

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