Le blues du suceur de bites

1970. Sous l’impulsion d’Allen Klein leur nouveau manager (Andrew Loog Oldham a été viré en 67) les Rolling Stones décident de quitter Decca Records qui a pourtant fait d’eux le second plus grand groupe du monde. Pour honorer leur contrat (ils doivent encore un single), Jagger et Richards enregistrent à la va vite (guitare et voix) un morceau outrageant que Decca ne publiera évidemment pas, le bien nommé « Cocksucker Blues » («Oh where can I get my cock sucked? Where can I get my ass fucked? I may have no money, but I know where to put it every time »).
Débarrassés depuis 69 du boulet Brian Jones (noyé) qu’ils ont remplacé par le docile Mick Taylor, les Stones fondent Rolling Stones Records sous l’égide d’Atlantic Records et s’autoproclament « World’s greatest Rock’n roll band ». C’est le moment de s’asseoir sur le trône laissé vacant par les Beatles.
1971. Les Stones sortent sur leur nouveau label « Sticky Fingers », album de blues drogué sous pochette zippée par Warhol.
1972. Publication d’ « Exil on main St.», considéré aujourd’hui comme l’un de leurs meilleurs albums alors que sa réception fut mitigée à l’époque. Enregistré dans le sud de la France sous l’influence de Gram Parsons (alors pote de défonce de Richards), ce double album est un retour aux sources blues du groupe. La pochette est confiée au photographe « Beat », Robert Frank qui décide avec l’accord des Stones de réaliser un documentaire sur la tournée nord américaine accompagnant la sortie du disque.
L’enjeu est de taille car les Stones doivent alors reconquérir un pays, les Etats-Unis, où leur dernier passage a laissé des traces. Le festival gratuit qu’ils ont organisé sur le circuit d’Altamont le 6 décembre 69 s’est en effet soldé par la mort d’un jeune noir, Meredith Hunter, poignardé par un des Hell’s Angels à qui les Stones avaient confié le service d’ordre sur une brillante idée du Grateful Dead. Ce Woodstock des Stones qui se voulait une consécration de l’idéal hippie, marquera en fait (avec le meurtre de Sharon Tate par la famille Manson le 9 août 69) son enterrement symbolique*.
Dans « Cocksucker Blues », Robert Frank, caméra au poing, va en fait filmer avec l’aide de Daniel Seymour, le basculement d’une époque à une autre. Sous l’impulsion d’Andrew Loog Oldham**, les Rolling Stones étaient devenus l’incarnation d’un nouveau style de vie hédoniste (« Sex, Drugs and Rock’n Roll ») adopté par les teenagers du monde entier. À partir de 1970, ils deviennent des chefs d’entreprise et se doivent de faire fructifier leur business. Mick Jagger abandonne Marianne Faithfull dans la poudre et se marie en 1971 avec Bianca Moreno de Macias, une nicaraguayenne issue d’une famille richissime qui sera son ticket d’entrée dans la jet set internationale. A l’instar de Truman Capote qui ne peut plus écrire après avoir mis les pieds au Studio 54 et d’Andy Warhol qui devient un peintre mondain après s’être fait tirer dessus par Valerie Solanas, les Stones meurent artistiquement à ce moment-là. Il n’est pas innocent que tout ce petit monde se retrouve dans les backstages de « Cocksucker Blues ». Robert Frank nous montre ici deux mondes : celui des Rolling Stones et celui de leur cour. Encouragé par Robert Frank (Danny Seymour avait de meilleur connexions dope que les stones avouera-t-il), les roadies, les groupies et le staff de la tournée se défoncent et baisent à tout va, offrant à la caméra de Frank son lot de clichés rock qui feront la réputation sulfureuse du film : pipe dans un jet, shoot d’héro etc… mais ce qui captive réellement Robert Frank c’est une autre histoire. En opposition à une débauche convenue et orchestrée par ses soins, il nous montre que le rock est devenu un métier et que ce métier est aussi ennuyeux qu’un autre. Les scènes de bacchanales du petit peuple rock sont ainsi entrecoupées de longues plages de désœuvrement en backstage et en chambres d’hôtels où Keith Richards joue aux cartes, où Mick Jagger se fait maquiller, où Bianca Jagger essaie des robes, où l’on glandouille surtout devant la télé en attendant l’heure du show. Le contraste est saisissant entre l’image flamboyante que le groupe voudraient donner de lui et sa réalité morose. Les Rolling Stones auraient voulu imprimer leur propre légende sur pellicule, Robert Frank leur a tendu dans son film-miroir une vérité déplaisante dans un monochrome bleu bien morbide : celle d’un groupe professionnel qui monte sur scène comme on va au charbon, celle d’individus rongés par la solitude pour qui le rock n’est plus une aventure mais un labeur. « Cocksucker blues » apparaît dès lors comme une entreprise de démythification des héros du rock et des clichés qui leur collent à la peau. Pas étonnant qu’en visionnant le résultat, les stones aient décidé de l’interdire. Robert Frank a néanmoins obtenu une étrange dérogation : le film est visible en salle uniquement en sa présence ! Il survivra néanmoins dans les circuits parallèles où il est devenu depuis longtemps un classique. Il suffit aujourd’hui de quelques cliques pour se le procurer sur le net.
Antithèse du saint sulpicien « Almost Famous » de Cameron Crowe, Le film de Frank est un témoignage unique sur une époque charnière. D’une beauté plastique bluffante et glaçante, « Cocksucker Blues » enregistre en fait en direct la mort d’une utopie : celle du rock. En 1972, les héros étaient déjà (très) fatigués. ***

*À ce sujet voir « Gimme Shelter » le formidable documentaire réalisé à l’époque par les frères Maysles.
** A lire : Andrew Loog Oldham « Rolling Stoned », Flammarion 2006.
*** Le film est heureusement parfois très drôle: ne loupez pas la séquence fugitive où le trompettiste des Stones vole à plusieurs reprises la bière du pauvre Stevie Wonder qui s’époumone sur « Up Tight ».

  1. Il faudrait faire une enquête sur le fric de ces rock stars. Personne n’a le courage de le faire. je sais que c’est honteux. Quand on chante la misère et que l’on gagne des millions je crois qu’il y a quelque chose à voir. Rien est crédible.Et pourtant ce commerce continu.

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  2. Très beau texte en fait !

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